Chapitre 1
Jane Doe
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La lumière transperce mes paupières comme des lames invisibles, et chaque inspiration me râpe la gorge. L’air est froid et aseptisé, l’odeur piquante du désinfectant me donne la nausée. Il y a un bip régulier à ma gauche et j’entends des frottements de tissu, des pas discrets, une voix basse qui chuchote quelque chose, même si je ne comprends pas les mots. Derrière ce bourdonnement artificiel, je perçois au loin un bruit diffus qui n’a rien à voir avec l’hôpital : c’est un mélange de… klaxons impatients, de vrombissement d’un bus et d’une voix criant quelque chose en espagnol. Ça ne dure qu’une seconde, comme si une fenêtre s’était ouverte sur un autre monde, puis la climatisation reprend le dessus en recouvrant tout.
Je cligne des yeux. Une fois. Deux fois. Le plafond est blanc. Trop blanc. J’essaie de bouger, mais mes bras sont lourds, comme si quelqu’un avait posé des pierres dessus. Mes doigts tremblent quand je tâte les draps rêches, puis je réalise que la sensation de piqûre qui me gêne provient d’une perfusion dans mon bras gauche.
Je ne sais pas où je suis. Je ne sais pas pourquoi je suis là ! Je ferme les yeux à nouveau en espérant que ce soit un mauvais rêve, que tout va s’arranger dans une minute et que je vais me réveiller vraiment. Mais la sensation de vide dans ma tête persiste et elle avale tout… jusqu’à ma respiration. Finalement, je sombre avec reconnaissance : tout plutôt que cette peur diffuse qui m’écrase les poumons ou cette douleur irradiant ma tête…
Quand j’ouvre les yeux une nouvelle fois, je ne sais pas combien de temps s’est écoulé, mais une femme se tient désormais au pied du lit. Elle arbore une blouse bleue, un badge à l’épaule que je ne décrypte pas et affiche un sourire poli, bien que fatigué. Elle tient une tablette dans ses mains qu’elle consulte rapidement avant de lever les yeux vers moi.
— Ah, vous êtes réveillée, m’interpelle-t-elle gentiment. Tant mieux, cela sera plus efficace pour vos examens. Comment vous sentez-vous ?
Sa voix est douce, presque maternelle, mais je n’arrive pas à lui répondre. Je me contente de la fixer et elle semble comprendre ma confusion.
— Vous êtes à l’hôpital Baptist Health de Miami et je suis l’infirmière de nuit. Vous avez été admise ici en urgence il y a trois jours. On vous a trouvée à l’aéroport, grièvement blessée à la tête.
Son regard se voile légèrement, comme si elle revivait la scène.
— Par balle, enchaîne-t-elle. Celle-ci a touché l’os de votre crâne et a glissé tout du long, non sans faire quelques dégâts. Vous avez eu une commotion sévère et avez perdu beaucoup de sang.
Miami ? Oui, je connais cette ville. Mais… je ne sais pas si j’y habite. On m’a trouvée à l’aéroport ? Étais-je en transit ? Et surtout, une « blessure par balle » ? Je veux parler, poser des questions, mais ma gorge me trahit : c’est juste un râle à peine audible qui sort de mes lèvres. L’infirmière s’approche aussitôt et verse un peu d’eau dans un gobelet en plastique.
— Doucement, m’enjoint-elle en me le tendant. Vous pouvez boire seule ou faut-il que je vous aide ?
J’essaie de me redresser, mais échoue piteusement, alors elle m’aide à m’asseoir. Le moindre mouvement déclenche un éclair de douleur qui se propage de ma tempe à ma nuque. J’ai l’impression qu’on m’écrase le crâne dans un étau et cela me donne envie de vomir. Malgré tout, je parviens à avaler quelques gorgées, même si déglutir semble déjà un effort titanesque.
— Que…
— Vous avez eu de la chance, reprend-elle doucement. Le chirurgien a pu stopper le saignement et éviter des lésions plus graves. Juste après l’opération, il n’était même pas certain que vous vous réveilleriez, donc allez-y doucement parce qu’il va vous falloir beaucoup de repos.
Chance… le mot sonne creux. J’essaie de m’y accrocher, mais il glisse entre mes doigts.
— Est-ce que vous savez comment je m’appelle ? me forcé-je à demander malgré la boule d’angoisse m’obstruant la gorge.
Qui ne connaît pas son identité, hein ?
— Vous ne vous en souvenez pas ? me questionne-t-elle en m’observant attentivement.
Mes lèvres s’ouvrent… mais aucun mot ne sort. C’est comme essayer de prononcer une langue étrangère sans l’avoir jamais apprise. Je crois que c’est là, dans ce silence tendu, que la panique s’installe vraiment. C’est comme un frisson qui grimpe le long de ma nuque, puis s’insinue et se glisse dans ma poitrine pour me serrer le cœur comme un étau. Je tremble et suffoque.
— Là, là, tente de me réconforter l’infirmière. Respirez, la crise va passer si vous vous détendez. Ce qui vous arrive n’est pas inattendu, c’est même ce que le docteur craignait un peu. Il a parlé d’un traumatisme crânien avec perte de mémoire rétrograde. On ne sait pas combien de temps cela va durer. Mais il y a des chances que ce soit temporaire, surtout que vous avez repris connaissance bien plus rapidement que ce qu’il avait pronostiqué. En attendant, il faut vous reposer.
Elle pose une main légère sur mon bras. Son contact est chaud et se veut rassurant, mais il ne change rien à cette certitude glacée qui m’envahit : je suis vivante, mais je n’existe pas vraiment…
Après une énième ronde de l’infirmière, alors que celle-ci se glisse hors de la pièce, une autre ombre y entre. Cette fois, c’est un homme au costume froissé et au regard blasé. Dans une main, il tient un carnet qui semble aussi avoir vécu et un petit sachet en plastique dans l’autre.
— Détective Morelli, chargé de l’enquête à votre sujet, se présente-t-il succinctement. Je vous explique le topo. Vous avez été retrouvée sans papiers, sans téléphone, sans rien qui permette de vous identifier. Donc, j’ai besoin de votre nom et, pendant qu’on y est, racontez-moi ce que vous faisiez à l’aéroport alors que vous ne partiez vraisemblablement pas en voyage. Vous accompagniez quelqu’un ?
Il n’y va pas par quatre chemins… Malheureusement, je ne suis d’aucune aide et me contente de secouer légèrement la tête. Il me scrute longuement, comme s’il essayait de lire en moi, comme s’il cherchait un détail qui me trahirait dans mon silence angoissé.
— Bon, le médecin avait prévenu, finit-il par admettre. Mais, dans la mesure où vous semblez récupérer bien plus vite que ce qu’il pensait, j’avais espéré que…
Il semble dépité que je ne puisse pas répondre à ses questions en un claquement de doigts, et je trouve sa présence… oppressante. Ce qui m’amène à une autre réflexion : est-ce normal d’avoir cette réaction face à un policier ?
— On va tenter autre chose alors. On a retrouvé ça dans la poche intérieure de votre veste, dit-il en posant le petit sac en plastique transparent sur la tablette à côté de moi. Ça vous dit quelque chose ? Parce que c’est la seule chose que vous aviez sur vous, hormis vos vêtements…
À l’intérieur, je distingue une bague : une pierre ovale couleur lavande, sertie de petits brillants et montée sur un anneau argenté. Un bijou simple, élégant et intemporel… mais qui ne déclenche aucune autre réaction de ma part.
— C’est pas du toc, déclare le policier en m’observant attentivement. C’est de l’or blanc, une véritable améthyste et des éclats de diamant. Ça vaut dans les quatre mille dollars, un bijou comme ça…
Je ne sais comment, j’ai la certitude que je n’aurais jamais pu acheter un bijou de ce prix-là.
— Pourtant, c’est vraiment la seule chose distinctive que vous aviez sur vous, rétorque-t-il lorsque je lui fais part de mon ressenti. Elle doit bien signifier quelque chose pour vous, non ? On a bien retrouvé la boutique où elle a été achetée et on a interrogé les employés. Cependant, aucun ne vous a reconnue. Pour eux, cette bague a été payée cash par un homme blanc et bien habillé. Mais, ils n’ont pas son nom, parce que l’acheteur a demandé que ce soit Violetta James qui figure sur la facture. Ça serait vous ?
Idem, ce nom ne m’inspire rien. Nada. Le néant et toujours ce vide dans ma tête, hormis la douleur qui, si elle est plus diffuse maintenant, reste omniprésente dès que j’ouvre les yeux. Dépité derechef par mon regard perdu, le policier range le sachet et griffonne un truc dans son carnet avant de tourner les talons.
— Si vous vous souvenez de quoi que ce soit, faites-le-nous savoir, lance-t-il sans même se retourner. Je vous ai laissé ma carte sur la table de nuit.
Quand il quitte la pièce, je reste à nouveau seule avec cette certitude muette : j’ai perdu ma vie, mais je veux la reprendre… même si je n’ai pas la moindre idée de comment faire.