Le Clan de Montréal - T1 La Mariée de Sang

Le Clan de Montréal - T1 La Mariée de Sang

Clémence

Montréal, 1923

L’odeur de cire chaude et d’encens me monte à la gorge, lourde et étouffante : chaque respiration colle mes poumons dans ma cage thoracique oppressée par le silence minéral de l’église. Le givre décore les vitraux en dentelles opaques qui, repeints par un matin blafard, jettent sur les dalles des ombres aux couleurs délavées. Mais je n’y vois rien d’heureux là-dedans, juste des flaques rouges, bleues et jaunes qui tremblent avec les courants d’air. Dehors, la neige fondue salit les trottoirs de la rue Saint-Denis, et la cloche de l’église Saint-Jean-Baptiste s’est mise à résonner dans le brouillard du matin. Les fiacres et quelques automobiles – ces monstres noirs qui ronflent comme des bêtes – se sont arrêtés pour laisser passer les invités endimanchés. Le parfum âcre du charbon flotte encore dans l’air malgré la brise balayant la ville.

Je me fige, et reste immobile une seconde de trop. Assez longtemps pour sentir les regards se poser sur moi, un à un, comme des mains invisibles. Les femmes sont les premières à me détailler. Certaines sourient avec une application presque cruelle, d’autres détournent les yeux, comme si ma simple présence était une faute de goût. Les hommes, eux, évaluent en silence. Ils ne me regardent pas comme une femme, mais comme une pièce déplacée sur un échiquier ancien. Je surprends des fragments de phrases, des mots lâchés à voix basse : alliances, lignées, réparation. Je réalise alors pleinement que je ne suis pas seulement une mariée : je suis un message.

Je dois pourtant avancer dans cette allée me menant à l’autel vers… LUI. Mes doigts se crispent sur le bouquet – roses blanches et lys cerclés d’un ruban ivoire – choisi par une main qui n’est pas la mienne. Tout ici a été décidé sans moi. Je sens la tige humide mordre la peau de ma paume. Cette petite douleur au moins m’appartient et me rappelle que je suis vraiment là, que ce n’est pas un cauchemar. Malheureusement.

Que je ne donnerais-je pas pour me réveiller maintenant? Pour effacer cette présence aussi menaçante qu’étouffante… À mon bras, cet homme affreux me serre le bras en un rappel silencieux que je dois continuer si je ne veux pas perdre les quelques personnes chères à ma vie, même si cette dernière ne m’appartient plus. Ma mère, Jasmine et Zara. Je dois le faire pour elles. Prenant une inspiration tremblante, je me force à poser un pied devant l’autre, à ne pas voir tous les regards braqués sur moi, à ne pas entendre les murmures sur mon passage : raide comme un piquet, la tête droite sous le voile, je fixe un point au loin dans la nef pour ne pas m’écrouler. À mesure que j’avance, j’ai l’impression de traverser une salle d’audience plutôt qu’une église. Chaque pas résonne comme un verdict. Je pense aux unions dont parlait parfois mon père, conclues pour réparer une erreur, préserver une façade, maintenir un équilibre fragile. Je n’avais jamais imaginé devenir l’un des rouages de ce système. Encore moins en être la preuve vivante.

Au fur et à mesure, les chuchotements se mêlent – en français comme en italien – entrecoupés par le claquement discret de mes talons sur les dalles. Les femmes, drapées dans leurs manteaux de velours sombre, ont troqué leurs chapeaux cloches pour des voiles de dentelle. Certaines arborent des broches serties de pierres qui accrochent la lumière froide filtrant par les vitraux. Les hommes, engoncés dans des complets trois-pièces, sentent la naphtaline et le cigare. Je me surprends à imaginer la sortie, tout à l’heure, sous l’œil métallique des photographes de La Presse ou de La Gazette ayant déjà installé leurs appareils sur trépieds le long du trottoir : ils vont immortaliser mes pas figés sur la pellicule et mon visage crispé dans un sourire dont je ne peux pas me départir. Les clichés circuleront dès demain dans les salons, commerces et bureaux sous un gros titre : «la mariée du clan Mancuso», imprimé à jamais comme si ce statut était ma seule identité.

Malgré mes prières, il est là, immobile devant l’autel, les vitraux jetant sur lui des éclats de lumière et dessinant sur son visage des ombres qui en durcissent les traits. Des pommettes hautes, une mâchoire droite et une bouche fine qui ne sourit pas. Ses yeux, d’un gris presque bleu, glissent sur moi comme si je n’avais pas vraiment d’importance. Ses cheveux noirs, lissés en arrière avec soin par la gomina luisent sous la clarté tamisée. Le col impeccable de sa chemise blanche tranche sur le tissu sombre de son costume trois-pièces parfaitement ajusté. Rien en lui n’évoque la douceur ou la chaleur du sud de la Méditerranée : il semble taillé dans le marbre, et pourtant… il dégage quelque chose qui oblige à le regarder, une assurance tranquille mêlée à une tension contenue. Comme si, derrière cette façade figée, un danger couvait. Un héritier façonné par ce père puissant qui ne recule devant rien pour obtenir ce qu’il désire : il a l’air sûr de lui et semble parfaitement à sa place dans ce théâtre.

C’est le cœur battant de la conscience aiguë que cet homme – que je ne connais pas – va devenir mon mari dans les prochaines minutes… et que je ne pourrai plus jamais l’ignorer, que je franchis le dernier mètre. Lorsque j’arrive près de lui, il se détourne aussitôt pour regarder le prêtre qui va bénir notre union. Quelle blague! Devoir lui jurer fidélité et obéissance menace de me faire vomir. Mais je tiens bon. Je ravale mon cri de colère et me contente de répondre «oui, je le veux», lorsque mon tour vient : j’ai un rôle déjà écrit dans cette pièce sordide et n’ai pas le droit de dévier du script. Parce que sinon, c’est ma famille qui paiera le prix du sang. Comment un simple mot peut-il avoir autant d’impact? En effet, j’en ressens physiquement le poids sur mes épaules après l’avoir prononcé… L’anneau passé à mon doigt est froid. Comme son regard quand il relève mon voile pour le fameux «vous pouvez embrasser la mariée».

Mariée. Ça y est, je suis mariée à Nico Mancuso! Un homme que je ne connaissais pas ce matin encore. Je ne le connais toujours pas, mais, au moins, je le vois maintenant. Je dois reconnaître qu’il a belle allure avec son costume mettant en valeur sa silhouette bien découpée. Lorsqu’il me fait pivoter pour faire face à la foule venue assister à la cérémonie, je ne regarde que Jasmine et Zara, assises au premier rang. Mes sœurs de cœur. Elles sont mes piliers comme toujours, et je ferais n’importe quoi pour elles, comme je sais qu’elles aussi se seraient sacrifiées pour moi. Mais elles, elles n’ont pas du sang maudit coulant dans leurs veines… Je ne le savais pas non plus, il y a encore à peine un mois. Quatre semaines. Trente jours. C’est le temps écoulé depuis ce jour fatidique. Jasmine avait parlé de mauvais présage ce matin-là. Dans la mesure où elle voit des signes pour tout, je n’y ai pas attaché plus d’importance que ça : force est de constater que, parfois, son «intuition» tombe malheureusement juste…

— Oh non! s’exclame Jasmine d’un ton angoissé. Il s’est cassé!

Levant la tête du dossier que je suis en train d’étudier, je constate qu’elle a ramassé les deux morceaux du fusain qu’elle avait pris pour dessiner en attendant que je termine de travailler.

— Ils sont encore utilisables, ne t’inquiète pas.

— Tu ne comprends pas, Clémence, c’est un mauvais présage! C’est le troisième ce mois-ci! Un grand malheur va arriver, c’est certain…

En fait, elle a vu un chat noir traverser devant elle il y a trois semaines et un groupe de corbeaux tournoyer au-dessus de nos têtes il y a dix jours lorsqu’on remuait le compost à l’arrière du jardin. Mais Jasmine accorde une grande importance à l’héritage bohémien de sa mère. Pour elle, c’est sa façon de la faire vivre encore un peu après tout ce qu’elle a perdu. Zara et moi nous réjouissons avec elle lorsqu’elle voit de «bons signes» et laissons le reste. 

— Bon, je vais aller voir Geneviève, grommelle-t-elle en jetant les bouts noirs dans sa boîte. Elle, elle sait que j’ai raison de m’inquiéter.

Ma mère, avec son héritage de descendants de colons français, est plus encline à abonder dans son sens…

— Jasmine, la peur n’a jamais ôté le danger, mais…

— … il faut savoir valser pour avancer, enchaîne-t-elle avec un petit sourire tremblant.

Combien de fois avons-nous entendu cette phrase prononcée par mon père? Tellement qu’on ne saurait le dire. Et maintenant, il n’y a plus que nous pour nous en souvenir… Lui était plus terre à terre… Chassant les larmes qui menacent de monter, je la remercie d’une accolade silencieuse. Même avec elle et Zara, je ne sais pas si j’aurai la force de fêter mon anniversaire à la fin de la semaine. Avoir vingt-quatre ans n’est pas un évènement dont je me souviendrai avec joie, parce que c’est l’âge auquel j’ai perdu l’homme qui m’a toujours guidée, poussée et soutenue dans tout ce que j’ai entrepris : c’est grâce à lui que je suis ce que je suis.

Un malheur n’arrivant jamais seul – comme dirait Jasmine –, c’est aussi l’âge où j’ai perdu ma liberté, le droit d’exister en tant que tel, parce que je deviens «la propriété de Nico Mancuso», mon mari. Mari qui m’a fait naviguer parmi les invités alors que j’étais engluée dans mes pensées. Je me retrouve dans la voiture à ses côtés alors que nous n’avons toujours pas échangé un mot. La portière se referme avec un bruit sourd qui étouffe aussitôt les murmures et les rires restés derrière nous. À l’intérieur, l’air est plus chaud, plus dense, chargé de l’odeur du cuir et du tissu humide des manteaux d’hiver. Je m’installe bien droite, consciente de la moindre de mes respirations, comme si l’habitacle lui-même imposait une retenue nouvelle. Je sens la présence de Nico sans avoir besoin de tourner la tête. Elle occupe l’espace, calme et inflexible, et m’indique sans un mot qu’ici aussi, les règles ont déjà été fixées. Le trajet s’effectue dans ce silence de plomb : lui regardant droit devant lui à peine monté à bord, et moi laissant le paysage défiler sans le voir par la vitre de ce véhicule que j’associe à un corbillard. Pourtant, cette voiture porte le prestige de la famille, du clan : ici, seuls les plus riches en possèdent, et les Mancuso font partie de l’élite de la ville. Ville dont j’ai l’impression de croiser tous les habitants à la réception lorsque je pénètre dans leur propriété imposante à Outremont, LE quartier chic situé au nord-ouest de Montréal. Par les larges baies vitrées, on aperçoit les toits de tôle rouge et les façades en pierre grise d’Outremont encore décorées des guirlandes électriques posées pour la dernière parade de la Saint-Jean. Les pavés verglacés devant l’entrée craquent sous les bottes des invités, et un valet en uniforme tient serrée la chaîne d’un chien de garde, un mastiff importé d’Italie.

Même si je n’en laisse rien paraître, je ne peux m’empêcher d’être impressionnée par un tel étalage de luxe aussi éclatant que raffiné. C’est ostentatoire, mais de bon goût, discret. Parmi la foule que je salue, un homme me retient en se penchant légèrement vers moi pour me «féliciter» – son accent roule comme celui du sud de l’Italie.

— Un joyau digne de la famille, murmure-t-il avec un sourire qui n’atteint pas ses yeux. Vous êtes une belle prise…

Sa main effleure mon poignet, de manière fugace, mais intrusive, et je retiens l’envie de me dégager brutalement. Tout ici n’est qu’emprise, même les compliments. Pour tous ceux présents, je ne suis qu’un trophée à arborer : je n’existe pas en dehors de ma nouvelle fonction…

— Essayez de sourire, chuchote Nico en me poussant pour me faire avancer et en me faisant louvoyer parmi les invités que je dois remercier. Après tout, vous devez triompher intérieurement, vu que vous avez obtenu ce que vous vouliez, non?

Back to blog

Leave a comment

Please note, comments need to be approved before they are published.