La Traquée de Sang - Le Clan de Montréal T2

La Traquée de Sang - Le Clan de Montréal T2

Chapitre 1

Jasmine

Retour au présent (Montréal hiver 1923)

Que… Où suis-je? Des cahots et un bruit de moteur : je suis dans une voiture? Inconnue apparemment… Je teste mes poignets. Rien de visible, pas de corde. Mais les portières sont verrouillées. C’est pire. Ça veut dire que celui qui m’a enlevée pense que je n’ai nulle part où aller. Ou que je ne tenterai rien. Il se trompe. Je me force à respirer doucement, à avaler ma panique. Le sang bat contre mes tempes. Mon crâne me lance. Par la vitre, je ne reconnais pas Montréal : on est sur une route loin de la ville. Pas de rues avec des habitations ou des commerces, juste… des arbres, de la forêt. De la forêt à perte de vue. Je cherche des repères : le bruit des pneus, le rythme du moteur, les virages… Et puis je croise le regard du conducteur dans le rétroviseur et ma respiration se bloque dans ma gorge, tandis que mon cœur bat la chamade dans ma poitrine… LUI?!

— Si vous vous tenez tranquille, je ne vous renvoie pas dans le coaltar, me lance-t-il d’une voix rauque et profonde mais aux intonations sèches.

Il… il ne me reconnaît pas? Certes, j’ai changé depuis notre rencontre, alors que lui non, mais j’espérais que… Mon âme l’aurait reconnu entre mille! Lui, l’homme à qui j’ai donné non seulement mon corps, mais surtout mon cœur… et qui l’a broyé. Le signe! La médaille de Saint Christophe dont la chaîne s’est cassée. Je comprends maintenant. Le temps est enfin venu de le faire payer. Parce que si je dois mourir, je ne le ferai pas sans me battre. Et quand bien même il finirait par me tuer, je reviendrais dans tous les cas le hanter! Comme il l’a fait pour moi depuis deux ans.

Mais d’abord… je dois comprendre. Pourquoi lui? Pourquoi moi? Pourquoi maintenant? Il n’a rien à voir avec le clan Mancuso… ou alors, si? Je ne l’ai jamais vu depuis le mariage de Clémence, mais cela ne veut peut-être rien dire. Pourtant, nos chemins se sont percutés à des milliers de kilomètres en Calabre! Je l’avais rangé dans une case lointaine. Un souvenir italien, brûlant et maudit. Je ne pensais pas que ce genre de souvenir pouvait traverser l’océan… ni venir vous saisir à la gorge. L’homme dont j’ai rêvé pendant des nuits est aujourd’hui celui qui m’enlève. Celui dont j’ai espéré le retour pendant des mois me conduit vers Dieu sait où sans manifester le moindre remords. Et le pire reste son regard dans le rétroviseur : il ne contient ni surprise, ni émotion, ni reconnaissance. Rien. Je dois accepter l’évidence. Notre rencontre a bouleversé ma vie, mais elle n’a représenté pour lui qu’une nuit parmi d’autres. Alors l’humiliation n’en est que plus cuisante! Toutefois, je ravale ma colère. Je ravale mon envie de lui arracher les yeux et décide de choisir le mensonge le plus utile : je fais comme si je ne le reconnaissais pas, moi non plus.

— Où… où m’emmenez-vous? demandé-je d’une voix cassée, en jouant la peur.

Il ne répond pas, se contentant de sortir un cigare dont l’odeur me rend nauséeuse dans cet espace clos. Malgré ma tentative, la vitre ne se baisse pas alors que j’aurais bien besoin d’air frais. Malgré moi, mon esprit me propulse ailleurs alors que j’avais tout verrouillé depuis mon retour : même mes sœurs ne connaissent pas ma honte d’avoir fait la plus grosse erreur de ma vie…

Calabre, été 1921

 Reggio. Enfin. Même si Allan n’en parlait jamais et a adopté la culture française de Geneviève, je sais par ma mère qu’il était originaire de cette région. Enfin, sa famille. C’est pour ça que, malgré sa réticence au départ, nous avions prévu le voyage de noces de Clémence et d’Etienne en Calabre. Elle voulait découvrir cette «terre natale» et c’est sous la direction de son père, face à la détermination de sa fille, que nous avons pu établir un itinéraire que je parcours scrupuleusement aujourd’hui. Cela fait deux mois que je suis partie de Montréal et que je sillonne l’Italie, un peu comme un pèlerinage, afin de me «retrouver». J’ai dû batailler longtemps pour convaincre les Lemoine de me laisser voyager et une bonne partie de mon budget passe dans les télégrammes que je me suis engagée à envoyer chaque semaine. Mais cela valait la peine parce que, même si mon chagrin est toujours là, j’ai vraiment l’impression que mon frère approuve et m’accompagne dans ce périple. Je le sens quand je dessine à l’ombre d’un olivier dans un champ, que j’esquisse rapidement une passante dans la rue ou encore lorsque je me pose au bord de la mer au scintillement quasi hypnotique. J’ai plusieurs carnets remplis de croquis qui me serviront de base pour mes futures créations après mon retour. Parce que non seulement l’esprit d’Etienne me soutient dans cette aventure, mais il m’insuffle les idées pour concrétiser son rêve. S’il pouvait me servir de paravent pour vendre mes dessins au journal local, pourquoi ne pourrait-il pas faire la même chose afin de monter mon propre atelier? Tant qu’une femme n’est pas mariée, elle garde la main sur son compte en banque et je dois juste convaincre un propriétaire de me louer un local. Je suis certaine qu’Allan m’aidera à trouver le contact qui ne sera pas trop obtus et que Clémence veillera à ce que le contrat soit équitable pour moi. Au pire, Allan pourrait aussi servir de prête-nom sur le papier. Forte de cette idée qui m’est apparue en rêve après une sieste dans une vigne, j’ai tout observé avec une attention redoublée. Cette fleur en bouton? Cela ferait un joli motif pour décorer un chapeau. Cette corniche sur la façade en pierre? J’en ferais une frise pour border une jupe. Ma créativité m’est revenue au fur et à mesure de ce voyage, comme une fleur s’épanouissant sous le soleil d’Italie.

Avec une curiosité avide, je me laisse submerger par l’activité bourdonnante de la ville après avoir posé ma valise dans le petit hôtel réservé pour mon séjour. Reggio a subi un séisme en 1908 et, douze ans plus tard, la ville est toujours en reconstruction tant les dégâts ont été importants. Des ruines encore apparentes côtoient les bâtisses refaites dans une joyeuse cacophonie : ici, l’air est empli de bruits en plus des embruns marins. On sent que la vie reprend le dessus et c’est l’atmosphère dont j’ai besoin : chacun rêve de se reconstruire à son niveau et moi, je me sens électrisée par cette ambiance.

Il ne me reste que deux semaines avant de rentrer à Montréal et je compte bien en profiter jusqu’à la dernière seconde! Pour l’instant, direction la fontaine de la place principale afin de profiter du soleil après être restée enfermée dans ce wagon depuis Scilla[1]. Cette ville mythique a délivré toutes les promesses de sa légende, mais je suis particulièrement charmée par cette énergie de renouveau à Reggio. D’ailleurs, je sais que cette étape va être déterminante dans ma vie… parce qu’un arc-en-ciel apparaît soudain pile au moment où j’arrive près de la fontaine : instinctivement, je choisis la table en terrasse la plus proche. C’est parfait! J’ai un point de vue sur l’ensemble de la piazza tout en sirotant mon tè al limone[2].

Bientôt, je suis rejointe par un groupe de jeunes gens aussi bruyants que joyeux. Ils sont étudiants à l’Art Student League of New York[3]! Voilà pourquoi l’univers m’a mise sur leur route : même si mes proches m’encouragent, ils ne saisissent pas pleinement la profondeur de ma passion. Et pouvoir en débattre avec d’autres personnes aussi pointues est un régal.

— J’aime la flamme qui brûle en toi! Pose pour moi!

La proposition de mon voisin de table est inattendue mais…

— Tu es une rebelle dans l’âme, ça se sent, poursuit-il alors que je réfléchis. Au diable les conventions quand il s’agit d’art! Je vais faire de toi la nouvelle Vénus sortant des eaux[4].

Il veut que je lui serve de modèle… nu?! Je suis choquée et pourtant, l’idée me séduirait assez : n’ai-je pas justement décidé dans le train de profiter de tout? De profiter de cette liberté que m’octroie la distance? À croire que l’univers veut me pousser dans mes retranchements…



[1] D’après le mythe grec du monstre marin portant le même nom.

[2] Thé au citron.

[3] École atelier prestigieuse fondée en 1875 et basée à Manhattan à la culture très «studio et modèles vivants».

[4] En référence au tableau de la Vénus de Boticelli.

Back to blog

Leave a comment

Please note, comments need to be approved before they are published.