Magie, Macchabées et autres catastrophes - T1 Quand les Hyènes débarquent !

Magie, Macchabées et autres catastrophes - T1 Quand les Hyènes débarquent !

Jonas Harrington

Cent ans plus tard

Je suis un loup-garou. Pas un loup-garou lambda, mais l’alpha de la meute de Rockcreeks. Et pourtant, ce soir, je me tiens là, face à trois regards capables de me transpercer jusqu’aux os, en me demandant ce qui va encore me tomber dessus. Dans mon bureau, à cette heure, je devrais gérer de la paperasse, mais pas… elles.

— Vous… vous n’êtes pas sérieuses? demandé-je avec circonspection, essayant de garder un semblant dautorité sur trois petites vieilles mamies humaines.

Et surtout d’éviter que mon loup ne prenne ça comme la provocation de trop. Cependant, Aurora, l’aînée des TD – Triplées Diaboliques, comme je les surnomme intérieurement –, ne cille même pas. Elle me fixe comme si elle évaluait la valeur d’un vieux meuble qu’on hésite à jeter.

— Notre ville n’a plus de croque-mort, répond-elle calmement, et vous n’avancez pas de votre côté. Nous avons donc pris les choses en main et passé cette annonce pour remédier à ce problème.

Trois mots : «problème», «remédier», «annonce». Et elles osent sourire comme si elles parlaient d’emprunter du sucre. Rockcreeks. Voilà notre petite ville, perdue au fond des Appalaches où la neige bloque la seule route en lacets chaque hiver et où la population survit depuis des générations en quasi-autarcie. Entre le barrage sur la French Broad River, les serres disséminées partout et les pâturages pour les troupeaux, tout le monde sait faire marcher son petit bout de territoire sans avoir besoin de personne. Ici, aucune des technologies avancées dont sont friandes les grandes villes. Pas de vidéosurveillance continue, pas drones de livraison, pas d’hovercrafts de transport ni d’applications sur les téléphones pour tout et rien. Encore moins de chirurgie nano-cellulaire afin de changer la couleur des cheveux ou des vêtements improbables pour suivre une mode ne durant que quelques jours. La nature a sculpté notre isolement, et moi, je dois veiller à ce que tout reste calme. Enfin, ça, c’est le mot poli. Parce que, quand les TD s’en mêlent…

Aurora, Octavie et Leanna Windsor. Ces trois sœurs sont la royauté non officielle de Rockcreeks et je soupçonne qu’elles soient la réincarnation d’Attila, Jules César et Napoléon réunis tant elles aiment comploter et manipuler pour remporter leurs batailles. Qui consistent à se mêler de tout dans la gestion de la ville. Cela va de la couleur du panneau sur la route à l’entrée de le ville au nombre de fleurs à planter par parterre pile au solstice du printemps, «sinon c’est la catastrophe». C’est plutôt elles les catastrophes… Et maintenant ça. Il faut dire qu’elles ont la mainmise sur tout ici depuis qu’elles ont débarqué il y a des décennies en rachetant petit à petit tous les fonds de commerce. Aurora – diminutif Rora –, l’aînée, a cette façon de parler qui vous glace le sang si vous ne la connaissez pas. Octavie – diminutif Tav –, la cadette, a le talent de souligner chaque mot d’un ton autoritaire qui ne souffre aucune objection. Enfin, Leanna – diminutif Lee –, la benjamine, complète le trio avec une innocence trompeuse : regard doux, mais calcul précis derrière chaque sourire. Kahel, mon bêta, est officiellement le maire de la ville et note chaque réunion avec les TD sur son agenda sous l’acronyme PBBT – Pas le Bon, la Brute et le Truand depuis qu’il a vu un vieux western déniché dans les archives de la médiathèque. Parce que oui, même si Rockcreeks est un trou perdu, nous avons vraiment tout, voire plus qu’une grande ville. Et c’est à ces trois petites mamies qu’on le doit, ce qui explique que je sois obligé de composer avec chacune de leurs lubies.

— Nous devons mettre Jonas en terre d’ici une semaine au plus tard, reprend Aurora avec la précision chirurgicale de quelqu’un qui organise un meurtre au menu du dîner. Sa veuve est inconsolable et a besoin de lui faire ses adieux pour pouvoir entamer son deuil.

Perdu dans mes pensées, je me contente de lever un sourcil. Mettre Jonas en terre? Elles parlent de moi, là? Sérieusement? Ah non, «le pauvre Jonas Temple». Qui, lui, n’a vraiment pas eu de chance, même si je me demande s’il n’est pas mieux là où il est maintenant. La semaine dernière, il a sauté par la fenêtre de son salon pour fuir la colère de sa femme. Il faut dire qu’elle venait de le surprendre le pantalon baissé avec Mélinda, la coiffeuse. Résultat : un cou rompu, et couic Jonas Temple. «La veuve inconsolable», tu parles! Toute la ville sait qu’elle aurait volontiers achevé le boulot elle-même si elle en avait eu le temps. Et maintenant, le rideau de «Assez Décès», la maison de pompes funèbres de Rockcreeks reste baissé.

Ce sont les TD qui ont choisi le nom de chacun des commerces : leurs capacités en marketing sont malheureusement à l’image de leur look s’inspirant de la reine d’Angleterre. Mais ce que les TD veulent, a priori, l’univers le veut aussi. Comme maintenant avec ce recrutement «urgent», alors qu’il n’y a vraiment pas le feu au lac : c’est pas comme si on avait des morts tous les quatre matins…

— Nous ne sommes pas à quelques jours près, si? relevé-je, mi-blasé, mi-fasciné par leur culot. Temple est en chambre froide et ne va pas en bouger…

Rora ne bronche pas. Tav, la cadette, secoue la tête avec vigueur. Et Lee, la benjamine, ferme le trio comme un mur solide. Peu importe qu’elles se chamaillent pour des broutilles entre elles à tout bout de champ : face à moi, elles forment un front uni. Je soupire. Trois minutes de discussion suffisent à me rappeler pourquoi j’avais longtemps hésité à reprendre la tête de la meute, il y a trois ans. Mais c’est toujours l’alpha qui devient le shérif de Rockcreeks et un dominant qui n’a pas une position claire dans la hiérarchie crée le chaos. Les loups ne discutent pas, ils observent la force et frappent quand il le faut. Alors je suis là, coincé avec les TD que je rêve souvent d’enfermer dans un cachot dont je jetterais la clef dans la crevasse la plus profonde que je pourrais trouver. Je pourrais les faire «disparaître», mais mon loup sait d’avance qu’elles seraient indigestes. Même si elles ont l’air de petites mamies gâteau avec leurs cheveux relevés en choucroute aux couleurs improbables : respectivement orange, bleu et vert. Teintes qu’elles accordent à leurs tenues toujours impeccables. Même leurs animaux de compagnie, un chihuahua, un chat sphynx et un iguane, portent des accessoires assortis à leurs maîtresses. Qui un collier, qui un manteau et qui des chaussettes «tricotées main». Non mais franchement…

Elles semblent sans âge et personne n’est capable de percer ce secret mieux gardé encore que les codes de Fort Knox. Soixante-quinze ans? Soixante? Comme en plus, Rora est la notaire de la ville, elle brouille les pistes sur les dates d’achat des premiers commerces et personne n’ose chercher plus loin. Le boulanger de Pain Full a essayé une fois, osant mettre «40 printemps» sur le gâteau. Résultat : augmentation de loyer immédiate et diarrhée explosive pendant trois jours. Toute la ville a compris le message. Parce que, sous leurs apparences anodines, se cachent de vrais démons. Sérieusement. Je me demande parfois – pour de vrai – si elles ne sont pas littéralement les filles de Lucifer échappées de l’enfer…

— J’attends un retour du comté de Swain, tenté-je de temporiser. Leurs pompes funèbres pourraient se charger de…

— C’est de l’autre côté de la montagne! me coupe Tav d’un ton sec. Il faut plus d’une journée par la seule route existante, et encore, quand elle n’est pas bloquée par la neige en hiver. Hors de question de dépendre du bon vouloir d’une autre ville. Rockcreeks a toujours été autonome, et ça ne changera pas.

— Imaginez si nous faisions la même chose avec d’autres commerces indispensables ? enchérit Lee avec un petit sourire doucereux. Ce serait la porte ouverte à une dépendance désastreuse pour les habitants. Non, c’est notre devoir de veiller au bon fonctionnement de la ville.

En même temps, les anciens n’ont jamais voulu bouger avec le monde qui avançait sans eux : la montagne rend quasi impossible l’installation de technologies qui pourraient nous simplifier la vie. Je hoche la tête, résigné : rien ne peut leur enlever une idée de la tête quand elles l’ont décidé. Évidemment, comme ce sont elles qui ont passé cette annonce, elles se chargent également du recrutement. Bref, elles ne m’ont convoqué un samedi soir à 22 h 30 que pour me faire savoir qu’elles «se chargeaient de tout, puisque je n’en étais pas capable»… Que la lune nous protège de ce qu’elles vont rameuter en ville… Avec une population réduite à 352 habitants et un quart des loups camouflés parmi eux, l’équilibre est à peu près préservé. Mais l’intégration de nouvelles personnes pourrait vite mettre le chaos. Et je déteste le chaos. Si les loups-garous ont des règles strictes, ce n’est pas pour rien. Surtout à Rockcreeks. Surtout depuis… Je ravale la fin de cette pensée. Parce que si je commence à regarder derrière moi, je ne m’arrête plus, et ce n’est franchement pas ce dont j’ai besoin en ce moment.

Bon, elles me congédient d’un geste de la main comme on chasserait un moustique, pfff… Je sors tandis que la porte se referme sur leurs parfums trop sucrés et leurs certitudes. Dans le couloir désert, je m’arrête une seconde : tout semble si calme alors que j’ai le sentiment d’avoir été sonné K.O. debout. Même la nuit a l’air de retenir son souffle quand les TD «s’occupent de tout».

D’un pas rapide, je monte dans la voiture garée un peu plus bas.

— Alors, que voulaient-elles cette fois-ci? demande Kahel, qui m’a accompagné, mais s’est bien gardé de mettre un pied dans cette maison infernale.

Il me lance ce sourire de maire satisfait : celui qui dit «je te plains… mais je vais savourer». Il sait très bien que je les redoute autant qu’un loup-garou sain d’esprit peut craindre un ouragan. Kahel, en tant que maire de la ville, subit plus de réunions avec les TD qu’il n’en peut supporter : je lui refile la patate chaude à chaque fois qu’elles veulent discuter d’un «point important». Par exemple, la semaine dernière, elles ont débattu pendant deux heures pour savoir où accrocher des citrouilles pour Halloween. Résultat : des décorations orange partout, et Kahel est rentré plus que dépité avec une migraine carabinée. Cependant, parfois – comme ce soir – je ne peux me dérober quand elles spécifient clairement qu’elles veulent me parler, à moi. D’où son sourire revanchard actuel : il jubile sans même s’en cacher, et j’ai une forte envie de le jeter dans une fosse…

— Leurs Majestés m’ont informé qu’elles lançaient un recrutement pour remplacer «ce pauvre Jonas», murmuré-je en me retenant de le frapper.

Il éclate de rire en se tapant la cuisse, insensible au fait que je le foudroie du regard : il a parié qu’elles demanderaient quelque chose d’absurde, et il gagne encore. Ce type va me ruiner en bières gratuites chez Bour & Ra-Tatouille, le bar-restaurant où les TD ont leur table d’honneur attitrée. Ceci dit, je suis étonné qu’elles n’aient pas encore exigé un trône en plus, tiens.

— Bah, ce n’est pas si terrible, si? lance-t-il innocemment.

— Elles ont posté l’offre d’emploi dans le Pan Mag.

— Ah…

Oui, ah! Maintenant, il comprend le problème. Le Pan Mag, ou Paranormal Magazine, semble être un journal pour amateurs d’ovnis et de zombies. C’est en réalité le réseau de communication discret des métamorphes. L’équivalent du journal officiel du gouvernement, mais pour toutes les communautés garous. Chaque changement de territoire, chaque incident est rapporté là-dedans. Même s’il est publié en ligne, il est aussi diffusé via des petits commerces locaux dans tout le pays afin de pouvoir toucher toutes les espèces, même les plus isolées ne voulant pas s’ouvrir à l’informatique. Les ventes hebdomadaires garantissent que le magazine créé il y a plus d’un siècle continue d’être distribué partout. Les humains n’y voient que des délires, mais, dedans, il y a toute une section d’offres d’emploi, d’informations sur la vie des clans et même un courrier du cœur. Bref, tous les métamorphes du pays lisent la feuille de chou religieusement chaque semaine. Moi, je demande à Kahel de me faire le résumé indispensable, parce que bon… Alors que lui se délecte de tous les ragots et des réponses données par Miss Match Love. Non mais, je vous jure… Demain, avec une annonce mentionnant Rockcreeks, cela va attiser les ragots à n’en plus finir. Parce qu’intégrer un inconnu dans une communauté fermée est une gageure. Les gens vont commenter avec leur café et poser beaucoup de questions. Souvent au shérif, pfff…

— Ça m’étonnerait qu’un humain vienne par ici, réfléchit Kahel. Et les probabilités sont faibles qu’un loup solitaire soit intéressé… encore que ça pourrait aider la meute. On a trop de célibataires dans nos rangs…

Comme si je ne le savais pas! Surtout que, chez nous, sur cette génération, ce sont majoritairement des louves, ce qui est encore pire. Au bout d’un certain temps, nos bêtes ont besoin de s’appareiller pour se sentir complètes : et quand elles ne trouvent pas leur «moitié», cela peut déséquilibrer la dynamique de groupe. Pour tenter d’y remédier, j’ai même organisé deux rencontres avec les meutes de Cedar Hollow et d’Asheville depuis le début d’année. Malheureusement, sans résultat probant durable : les loups se sont bien mélangés, ce qui a permis de temporiser les tensions sous-jacentes, mais pas d’officialisation de couple, pfff… Un véritable casse-tête quand les louves recommencent à souffrir de leurs hormones : l’appel de la reproduction est une véritable plaie! C’est aussi pour ça que je ne voulais pas devenir alpha : qui a envie de se coltiner l’humeur désastreuse d’une femelle frustrée en chaleur? Cependant, être alpha, c’est aussi gérer des crocs, des ego et des besoins dont je ne veux pas entendre parler. Tout ça, avec le sourire face aux humains, comme si tout allait bien.

— Allez, je te parie qu’il ne va rien se passer, tente de me rassurer Kahel en haussant les épaules. C’est pas parce qu’il y a une annonce qu’il y a des réponses. Souviens-toi que pour le dernier maraîcher, il a fallu près de six mois. Seules deux personnes avaient montré de l’intérêt.

Cependant, je ne suis pas tranquille quand même…

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Les deux jours suivants, la routine me permet presque d’oublier ce sentiment d’une catastrophe imminente. Désencombrement des premières neiges sur la route, paperasse administrative et gestion des réclamations de la meute en parallèle m’occupent bien. La routine a cet avantage : elle donne l’illusion qu’une mauvaise idée ne va pas se concrétiser, et on redevient confiant.

Le troisième jour, ce que je redoutais me tombe dessus : je savais que j’aurais dû me fier à mon instinct, nom de nom de bordel! Parce qu’à Rockcreeks, quand quelque chose arrive, ça arrive toujours «à cause» de quelqu’un. Et ce quelqu’un porte toujours un chignon coloré!

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