La Malédiction du Soleil Noir - l'histoire secrète des Vampires

La Malédiction du Soleil Noir - l'histoire secrète des Vampires

Prologue

Amaru Chavín

Six mois auparavant

 L’humidité me ronge les os. Chaque inspiration brûle mes poumons saturés de moisissures et de sang séché. Le cachot n’est qu’un trou sans lumière, creusé dans le ventre de la ville, comme pour effacer jusqu’à l’existence de ceux qu’on y enferme. Parfois, une goutte tombe du plafond et éclate sur ma nuque glacée comme si la pierre elle-même suait. Dans le noir, je sens les rats longer mes jambes, attirés par la crasse et les miettes de nourriture moisie qu’on me jette.

J’y suis depuis… combien de jours? Des semaines? Des mois? Je ne sais plus, je n’ai plus de repère. Le temps se dissout dans la douleur, la faim et la soif. Ici, il n’y a aucune source de lumière, ni matin, ni nuit, seulement des temps morts entre deux visites de… LUI. J’entends régulièrement un bourdonnement de pas au-dessus de ma tête, mais ils ne signifient rien dans ce silence compact me servant d’unique couverture : juste la fourmilière qui s’active dans la demeure royale. Alors j’ai renoncé à écouter ou à compter. Ici, je n’ai qu’une seule horloge et celle-ci ne triche pas : la douleur.

Je n’ai plus que mes chaînes pour me rappeler que je suis encore vivant. Elles mordent ma peau, me laissent des sillons infectés qui suintent à chaque mouvement. Mais je ne céderai pas, parce que, dans le cas contraire, ce n’est pas que moi que je condamne : c’est tout ce qu’il reste des miens. Je suis Amaru Chavín, descendant des chasseurs des lignées de la lune, héritier dépositaire du serment de Chavín[1]. Tant que mon sang coule dans mes veines, il porte la mémoire de la promesse de mes ancêtres wari, civilisation antérieure à celle des Incas : exterminer les vampires jusqu’au dernier.

Pourtant, j’en suis réduit à nourrir l’un d’eux, le pire qui soit : leur roi. À chaque fois qu’il vient prendre mon sang, la magie de Chavín s’affaiblit dans mon corps pour renforcer le sien. Je lui sers de calice chaque jour : une honte que je dois endurer en plus de tout le reste, alors qu’aucun membre de mon clan n’a jamais été pris vivant par l’une de ses créatures. Nous avons le devoir de nous suicider plutôt que de tomber entre leurs mains. Jusqu’à moi. Jusqu’à cette trahison de Qoya, celle-là même qui s’était engagée à tout faire pour me seconder dans cette mission. Ma fiancée m’a vendu : au lieu d’attirer le vampire dans mon piège, elle s’est retournée contre moi et m’a livré à lui. Je revois encore ses yeux quand elle a révélé sa véritable nature : ils avaient déjà oublié mon nom.

Au départ, j’ai prié pour que le vampire boive trop et que je meure sous ses crocs, mais cette enflure veille à bien me maintenir en vie, même si ça ne tient qu’à un fil par moment. Cependant, mon cœur bat toujours. Parce que la magie de mon sang ne se régénère que dans un corps chaud et vivant. C’est pour ça qu’il veut que je lui donne mes frères afin de les exploiter à leur tour. Mais il en est hors de question : nous ne sommes plus qu’une poignée contre des milliers de «Transformés», et, en tant que premier chasseur de ma génération, je me dois de les protéger. S’il peut s’emparer de ma force vitale, il ne peut me dépouiller de mon honneur! C’est ma seule satisfaction : sur moi, son pouvoir mental ne fonctionne pas. Grâce à l’esprit du condor qui me protège et à la mémoire ancestrale des Chavíns. Pourtant, c’est une lutte acharnée de chaque instant, car, quand il attaque, c’est comme s’il me griffait de l’intérieur : je dois tenir…

Tout à coup, la serrure gémit. Mon corps réagit avant même mon esprit. Mes muscles se tendent, mes omoplates se crispent et ma mâchoire se verrouille. La porte s’ouvre lentement, comme si la pierre elle-même retenait son souffle. Une torche s’allume au-dehors, juste assez pour découper l’ombre d’un homme sur le seuil. Mais lui n’a pas besoin de lumière : c’est pour moi qu’il éclaire. Afin de me forcer à le voir entrer, afin que chaque mouvement imprime sa domination, jusque dans mes nerfs. Ses pas résonnent d’abord, lents et feutrés, et chaque écho s’infiltre dans mes os comme une promesse de souffrance. L’air change quand il approche : une odeur âcre de sang mêlée au parfum boisé qu’il utilise pour masquer la bête. Même la flamme de la torche semble hésiter à brûler, vacillant sous une présence qu’elle redoute.

Lucian.

Lucian de Lys, monarque des vampires, comme il aime s’appeler.

Il referme la porte derrière lui, et le bruit de la barre retombant dans ses crans a quelque chose de définitif, comme une note de désespoir. Il vient seul. Toujours. Même ses gardes ignorent tout de cet endroit, même sa cour n’a pas le droit de savoir que je suis ici : il me cache comme un trésor, comme un secret dont la valeur s’accroît à mesure qu’on le verrouille. Si un jour, un autre que lui me voyait, cet autre ne verrait plus jamais rien.

Lucian s’avance, impeccablement habillé comme toujours : un manteau sombre brodé de fils d’or, une chemise dont la blancheur défie la suie, et un costume sur mesure taillé comme une seconde peau. Il s’immobilise à un mètre pour me laisser le temps d’anticiper la souffrance à venir. Il arbore cette beauté cruelle qui fascine les foules, ce visage sculpté pour commander. On le croirait né pour régner. Mais c’est faux. Parce qu’en vérité, il a été fabriqué, aiguisé, poli à coups d’humiliations et de faim. Et il a décidé un jour que plus jamais personne ne lui mettrait le pied sur la nuque. Son histoire est presque d’une banalité pathétique, mais il en a fait une légende pour le monde qu’il veut absolument dominer et s’est hissé sur le trône de la nuit.

— Mon sorcier, finit-il par murmurer avec une note de convoitise dans la voix.

Je ne réponds pas. Mes lèvres se fendent sur un rictus qui n’a rien d’un sourire, mais ma rage n’a pas besoin de mots. Il se plante juste devant moi, prend mon menton entre deux doigts et m’oblige à lever le visage. Sa peau est froide, le seul indice tangible de sa véritable nature : les vampires sont les enfants de la lune, et ils ne dégagent aucune chaleur…

— Tu tiens, ricane-t-il avec satisfaction. C’est ce que j’aime chez toi. Mes autres jouets cassaient vite, alors que toi, non. Ceci dit, tu es le seul chasseur que j’ai pu capturer depuis tout ce temps… et tu seras la clef de mon triomphe, je le sens.

Comme il aime me rappeler que j’ai failli avant de me faire souffrir! Pourtant, je ne réagis pas quand ses mots me lacèrent, je me contente de fixer ses yeux : deux pierres polies, deux trous où la lumière tombe sans jamais revenir. Avec moi, il n’a pas besoin d’arborer un masque comme avec les humains qu’il doit charmer afin de parvenir à ses fins.

— Tu ne veux toujours pas me parler des Chavíns? demande-t-il comme un rituel grotesque. Tu sais pourtant que tu finiras par me livrer tes frères…

— Un jour, je te ferai griller face au soleil, grondé-je en guise de réponse. Juste pour t’entendre hurler avant que tu ne sois plus que cendres!

Il rit avec cette arrogance qui le caractérise, car, pour l’heure, je suis à sa merci : mes menaces ne l’affectent pas. Son pouce effleure ma pommette – paradoxalement, un geste presque tendre – puis glisse vers ma gorge. Il m’incline et découvre mon cou comme on dénude une relique.

— J’ai appris très tôt qu’on ne survit pas en hurlant, susurre-t-il. On survit en rampant, en encaissant, puis en mordant plus fort. On se relève seulement lorsqu’on est sûr d’avoir des dents plus longues que celles des autres.

Et les siennes s’allongent fort à propos : mon monde se rétrécit jusqu’au point incandescent où ses crocs percent douloureusement ma peau. La brûlure explose d’abord dans mon cou, puis court comme une traînée de feu jusqu’à ma poitrine. Le froid la suit aussitôt telle une vague glacée qui envahit mes veines et me fait trembler. Mon cœur cogne, s’emballe puis ralentit dans une cadence désordonnée. Le goût du métal s’empare de ma gorge, une nausée acide qui me donne envie de vomir. C’est toujours la même souffrance, et il s’en délecte : c’est sa façon de me punir pour résister à son emprise mentale. Certains humains sont accros au plaisir de la morsure qu’un vampire peut donner – au point de se laisser saigner à mort. Je les ai vus, ces «volontaires». Je sais comment ça finit. Ces imbéciles pensent qu’ils contrôlent et fixent les limites, mais c’est toujours eux qui finissent à genoux, vidés et jetés comme des carcasses. Combien d’humains se sont retrouvés victimes en pensant avoir bien balisé leur sécurité? Trop pour pouvoir les compter. Ils font toujours ça, ces monstres, afin d’avoir toujours plus de victimes consentantes à leur disposition. Les vampires dissimulent leurs crimes derrière des sourires et des illusions, pour mieux se gaver de chair naïve.

Mes veines deviennent la chose d’un autre. Son souffle s’aligne sur le mien. Le sang se déverse, aspiré, et, avec lui, quelque chose de plus que ma vie : mon Sah, l’étincelle magique de tout sorcier, l’essence et l’empreinte de ce que je suis. La magie de Chavín. Je mords l’intérieur de ma joue pour ne pas crier – je ne lui donnerai pas cette satisfaction – et ma tête cogne contre la pierre. Les chaînes grincent, mes épaules hurlent. Puis, comme toujours dans ce cas-là, la porte s’ouvre. Pas celle de ce cachot, non, celle qui est en moi. Celle que la morsure force toujours et qui libère ce qui n’appartient pas qu’à moi.

Les voix arrivent d’abord, comme un chœur très loin sous l’eau. Puis les images, aiguës, brillantes, plus vraies que cette cave : je suis obligé de revivre encore et encore les chroniques de mon serment remontant à plus d’un millénaire. Le cri strident d’un condor lacère mes tympans. Chaque image est plus vive que le présent.

Je ne suis plus simplement Amaru, je suis tous ceux qui ont prêté ce serment à Chavín avant moi.



[1] Dieu du soleil wari. Chez les Incas, l’équivalent est Inti.

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