Chapitre 1
Ivy Moreau
Reprise à la fin du Tome 1 quand les Cavaliers attaquent le repère d’Unycos.
Mon univers s’est réduit à ce cachot aux pierres humides, aux barreaux de fer et aux bruits que j’ai appris à reconnaître sans même lever la tête. Des pas rapides dans le couloir signifient généralement qu’un combat s’est mal terminé. Des cris au-dessus annoncent qu’un spectacle est en cours. Le grincement de certaines portes, lui, précède parfois l’arrivée d’une civière improvisée sur laquelle on me dépose un animal à moitié mort en exigeant que je fasse des miracles. Pour le reste, je ne compte plus les jours.
Au début, je le faisais. J’avais même tracé quelques marques sur la pierre avant de comprendre que cela ne servait qu’à mesurer le temps pendant lequel personne ne venait me chercher. Alors j’ai arrêté. Comme j’ai arrêté de tendre l’oreille à chaque moteur dans la rue ou de me demander si quelqu’un finirait par remarquer ma disparition. L’espoir est une habitude dont on se débarrasse lorsqu’elle devient plus douloureuse que la réalité. Ma grand-mère aurait prié. Elle priait constamment, convaincue que le Tout-Puissant veillait sur nous jusque dans les pires épreuves. Moi, j’ai eu largement le temps d’attendre une intervention divine et, si Dieu existe, il est aux abonnés absents depuis longtemps. Sinon, comment pourrait-il regarder tranquillement un monde où les hommes sont assez arrogants pour croire que tout ce qu’ils désirent finit nécessairement par devenir leur droit ? Les animaux, l’argent et jusqu’à d’autres êtres humains.
Aaron en est l’exemple parfait. Mon ami d’enfance. Celui dont j’aurais juré autrefois connaître chaque expression, chaque défaut et jusqu’aux mensonges les plus insignifiants. Avec le temps, il est devenu avide et violent au point que j’ai parfois l’impression d’avoir inventé le garçon avec lequel j’ai grandi. Ou pire, de ne jamais l’avoir vraiment connu. Parce que lorsqu’une personne vous connaît par cœur, elle ne sait pas seulement comment vous rassurer, elle sait aussi exactement où appuyer pour vous faire céder…
Petit, il me rapportait les animaux blessés parce qu’il savait que je m’en occuperais : oiseaux tombés du nid, chatons rescapés, chiens écrasés et j’en passe. Ce qui était une vocation chez moi est devenu ma malédiction. Car, désormais, j’en suis réduite à soigner des animaux bien plus dangereux qui n’ont rien à faire dans une arène, sacrifiés au divertissement de personnes assez riches pour s’offrir de tels spectacles. Tels les anciens jeux du Colisée, Aaron a monté des combats de prédateurs et m’oblige à soigner ces pauvres bêtes après leur session. Le tigre du Bengale du mois dernier y a laissé un œil tandis que le lion d’Afrique souffre d’une vilaine morsure sur son flanc.
J’aurais dû dire non la première fois que j’ai compris que le chien qu’il me demandait de soigner n’était pas la victime d’un maître maltraitant. J’aurais dû poser mes instruments, partir et ne jamais revenir. Mais c’est facile à penser maintenant : sur le moment, il y avait un animal devant moi qui souffrait et face à ça, quelque chose en moi prend toujours le dessus sur le reste, que ce soit la prudence, la colère ou même la peur. Je peux détester celui qui me l’amène, savoir pertinemment que le soigner permettra peut-être qu’on recommence à lui faire du mal… et malgré tout, être incapable de laisser une plaie s’infecter ou une bête agoniser sous mes yeux. C’est presque physique : lorsque je pose les mains sur un animal blessé, je ressens parfois sa douleur avec une précision qui n’a rien de scientifique. Pas réellement dans mon propre corps, plutôt comme une évidence impossible à expliquer : je sais où chercher avant même d’avoir terminé mon examen. Une tension inhabituelle, un point plus chaud et une douleur sourde qui semble attirer toute mon attention. J’ai toujours attribué cela à l’expérience ou à une forme d’instinct développée à force de travailler avec des patients incapables de parler.
Aaron, lui, a surtout compris très vite qu’il pouvait s’en servir contre moi. Les demandes sont devenues des obligations. Les obligations, des menaces à peine voilées. Puis il a fini par abandonner toute comédie et m’a enfermée afin que je sois disponible chaque fois qu’il avait besoin de moi. Pourtant, lorsqu’il m’a serrée contre lui après la mort de Mémère, j’aurais mis ma main au feu qu’il ne pourrait jamais me faire de mal. Comment aurais-je pu ne serait-ce qu’imaginer que ce même homme finirait par devenir mon geôlier ?
Détroit, cinq ans auparavant
— Je suis tellement désolé, Ivy, murmure Aaron en m’enlaçant après la cérémonie d’enterrement.
Le chagrin m’étouffe, mais sa présence à mes côtés est un roc auquel je m’agrippe comme une noyée à une bouée en pleine mer. Je ne réfléchis même pas avant de me laisser aller contre lui. Avec Aaron, je n’ai jamais eu besoin de le faire. Il appartient à cette minuscule catégorie de personnes dont la présence paraît tellement acquise qu’on cesse d’imaginer leur absence. Il connaît mon engagement, mes périodes d’examen où je pouvais oublier de manger pendant vingt-quatre heures et ma manie de recueillir tout ce qui possède quatre pattes et a besoin d’aide. Il sait que je déteste pleurer devant les autres et ne me demande pourtant pas de me reprendre.
Alors je m’accroche à son blouson et le laisse me tenir debout puisque je n’en suis plus vraiment capable seule. Parce que le seul véritable pilier de ma vie, celle qui m’a élevée lorsque ma mère m’a abandonnée sur le pas de sa porte avant de disparaître on ne sait où, repose désormais quelques mètres derrière nous sous une terre encore fraîche.
— Elle a toujours dit que le Seigneur ne la ferait pas souffrir, poursuit-il alors que je sanglote silencieusement entre ses bras. Elle n’a rien vu venir et c’est une consolation.
Il a raison mais le fait de savoir qu’elle s’est endormie dans son sommeil pour ne jamais se réveiller n’est qu’une ombre de réconfort dans mon cœur brisé.
— Elle était si fière de toi que tu ne dois pas baisser les bras maintenant. Tu as travaillé si dur pour obtenir ton diplôme. Tu dois lui rendre hommage en ouvrant ce cabinet dont vous parliez tout le temps.
J’ai effectivement enchaîné les petits boulots afin de suivre les cours du soir et rêvé du jour où je pourrais démarcher les plus grands zoos du pays avec ma spécialisation dans la faune sauvage. Mon objectif était d’aider à la sauvegarde et à la reproduction d’animaux en voie de disparition afin, ensuite, de les réintroduire dans leur milieu naturel. Pour ce faire, j’avais repéré un local abandonné à quelques rues de notre petit appartement afin d’y installer un refuge pour tous les animaux exotiques saisis que les fourrières classiques ne sont pas habilitées à prendre en charge. Les gens sont totalement inconscients lorsqu’ils se font plaisir avec un bébé jaguar dont ils se débarrassent ensuite lorsque l’animal ne correspond plus à l’image qu’ils veulent. J’avais même entamé les démarches auprès de la mairie afin de le réhabiliter mais tout cela me semble vain et futile en cet instant.
— Non, elle croyait en toi ! Et moi aussi. C’est pour ça que je vais te prêter de quoi te lancer.
Quoi ? Mais…
— Écoute, j’ai réussi à mettre de l’argent de côté et je sais que tu feras fructifier mon investissement. Tu es comme ma sœur, si on ne s’entraide pas dans la famille, qui le fera ?
Ayant grandi ensemble, nous avions comme point commun d’avoir été élevés par nos grands-parents du fait de la démission parentale. Ma grand-mère et son grand-père étaient cousins au troisième degré et voisins de palier : nous avons passé notre enfance l’un chez l’autre avant même d’avoir su marcher.
— La mairie n’a toujours pas répondu à ma demande de subvention, et non seulement le local a besoin de travaux mais le matériel nécessaire représente une somme colossale. Même avec ton apport, je ne pourrais pas obtenir un prêt complémentaire suffisant pour…
— Je peux t’avancer les soixante mille dollars dont tu as besoin, me coupe-t-il avec un sourire éclatant.
J’en reste muette de stupéfaction ! Soixante mille ! Il vient de prononcer ça avec le même naturel que s’il proposait de me payer un café. Je le dévisage, persuadée d’avoir mal compris. Aaron n’a jamais roulé sur l’or. Aucun de nous, d’ailleurs. Chez nous, on savait faire durer un manteau trois hivers et réparer un grille-pain plutôt que d’en acheter un autre. Ce n’est pas avec un travail régulier qu’il a pu amasser une telle somme, et une petite alarme s’allume quelque part dans mon esprit. Elle devrait sans doute sonner plus fort mais je regarde son sourire et je revois toujours le garçon qui amenait un oisillon tombé du nid jusque chez nous en le protégeant entre ses deux mains.
— Ferme la bouche, Ivy, tu vas avaler une mouche, me taquine-t-il très fier de son annonce. J’ai gagné un gros paquet de fric au poker et je ne savais pas quoi en faire. Mais, comme dirait Mémère, rien n’arrive par hasard.
Le poker, évidemment. Mémère et Pépère avaient été les phares de nos vies respectives, nourris des histoires de leurs ancêtres cajuns installés au cœur des bayous de Louisiane. Si moi, j’acceptais de devoir travailler d’arrache-pied pour atteindre mes objectifs, Aaron, lui, s’est montré bien plus impatient et a toujours privilégié les solutions « rapportant vite et gros ». C’est pourquoi il a abandonné l’école rapidement afin d’aller travailler au black dès qu’il en a eu l’occasion, au grand désespoir de Pépère qui rêvait de le voir « réussir comme moi ». Quant à moi, être la première de la famille à faire des études supérieures a été une consécration pour eux alors qu’ils ont trimé toute leur vie en occupant des postes modestes.
— Allez, accepte, Ivy, sinon le fantôme de Pépère va revenir me hanter pour avoir dépensé cet argent dans des choses futiles. Pour une fois que ma « maudite passion du jeu et des paris » peut servir à quelque chose de bien, ce serait con de passer à côté, non ?
J’avais dit oui avec une reconnaissance immense sans imaginer une seule seconde que mon rêve se transformerait en cauchemar éveillé. Le piège ne s’est pas refermé brutalement. Sans doute l’aurais-je vu venir, sinon. La première semaine, Aaron s’est contenté de passer vérifier l’avancée des travaux et de plaisanter sur le fait qu’il était désormais mon « investisseur officiel ». Puis il m’a amené un chien blessé. Rien d’inhabituel à première vue : j’en avais déjà soigné gratuitement des dizaines et il savait parfaitement que je ne refuserais pas. Il y en a eu un deuxième. Puis un troisième. Les blessures, elles, ont commencé à moins ressembler à des accidents. Une oreille arrachée, des morsures profondes et surtout, des muscles lacérés à des endroits trop similaires pour que je puisse encore me raconter des histoires.
Lorsque je l’avais confronté, Aaron avait botté en touche avec des excuses fallacieuses : des propriétaires irresponsables, des types louches à qui il rendait service sans poser de questions embarrassantes. Rien qui ne me concernait vraiment puisque je ne faisais que soigner un animal en souffrance. J’ai accepté sa vision des choses parce que je voulais continuer de le croire. Puis, les chiens ont laissé la place à des espèces que personne ne pouvait posséder légalement sans autorisation. Des animaux protégés comme des félins en voie de disparition. À chaque fois, je protestais, à chaque fois, il trouvait une raison pour laquelle je ne pouvais pas abandonner « mon patient ».
Et il avait raison, c’était ça le pire. Au début, il n’avait même pas besoin de me menacer : il lui suffisait de déposer devant moi un être vivant dont la survie dépendait de mes compétences. Ensuite seulement sont venus les rappels pas du tout subtils concernant l’argent investi grâce à lui dans le local et le matériel. En gros, tout ce que je lui devais à chaque fois. Jusqu’au jour où j’ai enfin compris qu’il ne me demandait plus rien depuis longtemps : en réalité, il disposait déjà de moi. Quelques mois ont suffi pour que la façade tombe complètement. Aaron avait monté un trafic et exploitait chaque créature jusqu’à ce qu’elle ne puisse plus rapporter le moindre dollar. Et moi, avec ma spécialisation, mon matériel et surtout mon incapacité pathologique à laisser souffrir une bête, j’étais devenue la personne idéale pour maintenir toute cette horreur en état de fonctionner.
Lorsqu’il a compris que je pourrais finir par partir malgré tout, les serrures sont apparues… et ce que j’avais longtemps considéré comme son aide est devenu ce que ça avait sans doute toujours été : une dette destinée à me garder en cage.
Des cris éclatent soudain quelque part au-dessus de moi et me sortent de mes pensées. Malgré moi, je suis à l’affût même s’il n’y a rien de vraiment exceptionnel parce que cet endroit résonne régulièrement de hurlements. Pourtant, cette fois, quelque chose est différent : ce n’est pas de l’excitation, c’est plutôt de la colère teintée… de peur ?
Les bruits se rapprochent. Un fracas métallique retentit, suivi d’une détonation qui me fait me plaquer instinctivement contre le mur. Dans les cellules voisines, quelqu’un gémit. Un autre prisonnier se met à appeler à l’aide avant qu’une voix ne lui ordonne de se taire. Mon cœur se met à cogner beaucoup trop vite. Les flics ? L’espoir surgit envers et contre tout mais je le piétine aussitôt. Parce que je refuse de recommencer à fabriquer une issue chaque fois qu’un bruit inhabituel traverse ces murs pour devoir ensuite regarder la porte rester inexorablement fermée. Aaron et ses comparses travaillent pour des gens autrement plus puissants qu’eux. S’il se passe réellement quelque chose, c’est probablement un acteur rival venu prendre la main sur leur trafic. Ce qui signifie seulement que je pourrais changer de propriétaire, et cette pensée me glace autant que la pierre dans mon dos : j’ai abandonné l’idée de ma liberté afin de ne pas devenir folle entre ces murs.
Des pas résonnent enfin dans l’escalier. Des pas précipités. Au contraire, ils sont lourds, réguliers, presque tranquilles au milieu du chaos. Plusieurs personnes apparaissent au bout du couloir et je comprends immédiatement que j’avais raison sur un point : ce ne sont clairement pas des représentants des forces de l’ordre. L’homme qui marche en tête n’a pourtant rien d’un voyou surexcité venu piller le territoire d’un concurrent. Son calme est pire parce qu’il avance avec cette assurance particulière des prédateurs qui n’ont aucune raison de se presser alors qu’ils savent déjà que rien autour d’eux ne peut leur échapper. Son regard balaie les différentes cellules avant de s’arrêter sur moi. Et, pendant une seconde beaucoup trop longue, je cesse de respirer.
Lorsqu’il ouvre la porte et me fait signe de sortir, une boule remonte dans ma gorge. Mes jambes refusent de répondre. Ce n’est pas raisonnable : rester dans cette cellule n’a rien de rassurant, mais au moins je connais ses murs, ses odeurs et ce qui m’y attend. Derrière cette porte se trouve seulement quelque chose de nouveau et mon cerveau a manifestement décidé que l’inconnu était devenu plus dangereux que ma prison. Deux hommes aux mines patibulaires et aux blousons de cuir finissent par me tirer dehors sans la moindre délicatesse. Je manque de trébucher avant de me retrouver dans le rang avec les autres captifs du sous-sol. C’est la première fois depuis longtemps que je les vois vraiment, que je ne fais pas que les entendre. Certains détournent les yeux, d’autres avancent avec cette raideur particulière de ceux dont chaque mouvement fait mal. Une femme serre ses bras autour de son ventre. Un homme a le visage tellement tuméfié que je peine à distinguer l’un de ses yeux. Mon réflexe professionnel se déclenche immédiatement : j’évalue les démarches, les saignements, la couleur des peaux, tout ce qui devrait nécessiter une intervention urgente alors même que je n’ai aucune idée de l’endroit où on nous emmène.
On échange finalement nos cages contre une autre dans un immense entrepôt où nous sommes étudiés puis séparés selon des critères que je ne comprends pas. Je me retrouve seule alors que tous les autres sont dans un état plus ou moins pitoyable. Et cette fois, la culpabilité me tombe dessus avec toute sa violence. Parce que je suis la seule qui ne porte presque aucune trace visible. Aaron m’a enfermée, menacée et utilisée, mais il a toujours veillé à préserver mon intégrité physique. Pas par bonté, je ne me suis jamais leurrée à ce sujet : il avait besoin d’un vétérinaire capable de travailler rapidement et efficacement. Cependant, en regardant les autres, je déteste soudain mon corps intact comme s’il constituait la preuve d’une complicité que je n’ai jamais choisie. Aussi, rencognée dans un coin de notre nouvelle prison, j’essaie de me faire toute petite, mais l’homme nous ayant découverts m’a quand même repérée.
— Toi, m’interpelle-t-il d’un ton autoritaire, viens par ici, c’est ton tour.
Je me retrouve comme disséquée par son regard perçant tandis qu’il me pose tout un tas de questions. Répondant de façon plus que succincte, je sens que je l’intrigue autant que je l’agace par mon attitude. Tant mieux. Moins je lui donne, moins il pourra utiliser une information contre moi. C’est une leçon que j’ai apprise beaucoup trop tard. Pourtant, lorsqu’il cesse enfin de parler pour m’observer, je commets moi-même l’erreur de le détailler. Et une vieille phrase de Mémère ressurgit aussitôt.
Le diable revêt toujours une apparence magnifique afin de mieux nous tromper.
Évidemment, il fallait qu’elle ait raison là-dessus aussi. Parce que cet homme est sublime et que je déteste le constater. Je suis entourée d’hommes armés ayant pris d’assaut l’endroit où l’on me retenait et personne ne m’a encore expliqué s’ils comptent nous libérer ou simplement récupérer ce qui appartenait à leurs adversaires. Il serait donc particulièrement judicieux que mon cerveau se concentre sur la menace. À la place, il remarque ses yeux. D’un vert éclatant, presque irréel, qui ressortent comme des escarboucles sur sa peau mate légèrement cuivrée. Il me dépasse d’une bonne tête et possède une façon fluide et silencieuse de se mouvoir, m’évoquant aussitôt un félin. Pas l’un de ceux qu’on photographie derrière une vitre dans un zoo. Non, plutôt un animal sauvage sur le territoire duquel on vient d’entrer et qui n’a pas encore décidé s’il tolérera votre présence. Sa stature n’est pas aussi imposante que celle de certains hommes aperçus autour de lui, mais il n’en a visiblement pas besoin. L’autorité émane de lui sans le moindre effort : personne ne le bouscule, personne ne l’interrompt et les autres obéissent à ses indications avant même qu’il ait besoin de les répéter. Mon regard accroche finalement le patch cousu sur son blouson. « Sergent d’armes ».
Je ne connais pas grand-chose à l’univers des bikers, mais suffisamment pour savoir que ce n’est pas le type chargé d’organiser les barbecues du dimanche. C’est l’exécuteur du club. Celui qui veille à son ordre et règle les problèmes lorsque les discussions ne suffisent plus. Quand je relève les yeux, il me fixe toujours. Quelque chose se contracte dans mon ventre et je refuse d’identifier précisément ce que c’est, préférant mettre cette réaction sur le compte de la peur, de l’adrénaline ou simplement de mon instinct de survie. Sans doute un mélange de tout ça. Parce que sous son regard froid, une certitude s’impose : cet homme est dangereux. Pourtant, malgré toutes les alarmes hurlant dans ma tête, une partie profondément stupide de moi continue de le trouver magnifique. Ce qui ne m’empêche pas d’être certaine d’une chose : sous ce regard froid et cette apparence à damner une sainte se cache certainement un assassin redoutable…